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Découverte de la « Françafrique »

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Ma connaissance des relations franco-africaines me permettent de faire mon trou au sein de la Chiraquie. C’est en quelque sorte grâce à Nelson Mandela que je permets à Jacques Chirac de faire un coup d’éclat lors du débat du 27 octobre 1985 face à Laurent Fabius, alors premier ministre.

Maire de Paris et leader de l’opposition, Chirac cherche à tout prix quelque chose pour « tuer » Fabius  lors de de débat. Comme le premier ministre a fait de la lutte contre l’apartheid son flambeau politique, je suggère à Chirac d’entamer des négociations secrètes pour faire libérer Mandela, et de l’annoncer bien sûr à Laurent Fabius en pleine interview. Négocier secrètement plutôt que faire le pied de grue devant l’ambassade d’Afrique du Sud, voilà qui devrait clouer le bec du premier ministre.

Très intéressé par cette idée, Chirac réunit donc une taskforce au sein du RPR. Je me retrouve entre Pierre Messmer, Robert Pandraud, Jacques Foccart et Michel Roussin avec un seul objectif: faire sortir le leader de l’ANC des geôles sud-africaines. Pour moi, cette réunion est ma première vraie découverte de la Françafrique.

En 1985, la France-Afrique ne repose pas seulement sur l’Elysée mais aussi sur un triptyque africain: Houphouët-Boigny en Afrique de l’ouest, Omar Bongo en Afrique équatoriale, et le roi Hassan II au Maghreb. A Paris, le « conseiller Afrique » du président de la République est l’interlocuteur attitré de ces chefs d’Etat. L’un de ces conseillers, Jacques Foccart, a partagé avec les piliers africains de la France-Afrique une longétivité exceptionnelle dans ses fonctions, successivement au service du général de Gaulle, de Georges Pompidou et de Jacques Chirac.

Foccart était d’une probité totale. Fidèle parmi les fidèles du Général, il lui vouait une admiration quasi-mystique. Bien que réservé, il aimait l’Afrique pour sa « chaleur humaine ». Il n’était absolument pas raciste mais paternaliste. il voyait les africains comme des enfants manquant un peu d’éducation et voulait les éduquer avant de les laisser partir à l’aventure. Il croyait sincèrement à une communauté de destin entre la France et « son » Afrique. Le pré carré africain permettait selon lui à la France de conserver son statut de puissance.

C’est Jacques Foccart qui m’a présenté à Houphouët-Boigny en 1984. Celui-ci me fascinait à double titre: il avait reçu la reconnaissance de l’Occident, il avait été plusieurs fois ministre en France mais il n’avait jamais renié son socle africain. Senghor était un français noir tandis qu’Houphouët était universel. Dès son accession au pouvoir, il a fixé l’instruction comme la priorité des priorités. Dans les années 1960 et 1970, il a consacré un tiers du budget de la Côte d’Ivoire à l’éducation nationale, un record mondial.

Au cours de notre première rencontre, Houphouët me dit quelque chose qui allait devenir une règle essentielle pour moi: « Si vous voulez connaître l’Afrique, n’entrez jamais dans un village sans être accompagné de quelqu’un que le village connaît déjà. » C’est ainsi que j’ai pu gagner la confiance de certains protagonistes de l’échiquier africain.

Ceux qui caricaturent l’association entre la France et l’Afrique voient la France comme le cavalier et l’Afrique comme la monture. Mais, comme le disait Houphouët-Boigny, « la main qui donne est toujours au-dessus de la main qui reçoit ». Avec plus de 50 000 expatriés français en Cote d’Ivoire, qui donnait et qui recevait entre Paris et Abidjan? L’économie florissante ivoirienne nourrissait les PME françaises. Idem au Gabon où le pétrole et le manganèse faisaient vivre une forte communauté française. De même, quand Houphouët rencontrait Foccart, ce dernier était là pour prendre conseil et non l’inverse. Dans l’esprit de Foccart, Houphouët était l’alter ego africain du Général. Tous les présidents de l’Afrique francophone l’appelaient « le doyen ». Bien sûr, son aura était aussi due au fait qu’il donnait beaucoup d’argent aux autres chefs d’Etats africains. Mais c’était également vrai pour Omar Bongo sans qu’il soit toutefois considéré comme un « sage ». Le président gabonais était lui-même trop faible devant les tentations. Cependant, cela lui permettait de miser sur la faiblesse des hommes. Il tirait un grand prestige de son accès privilégié à la classe dirigeante française. Outre les premiers couteux, il recevait Bayrou, Longuet, Le Pen… Il donnait un coup de main lors des élections, les ministres de la Coopération étaient nommés avec son accord.

C’est encore Foccart qui m’a introduit auprès de Bongo en 1988. Comme Houphouët-Boigny, il aimait se mêler de tout mais, lui, il prenait parti, souvent avec fougue et parfois avec beaucoup de mauvaise foi.

En 1985, l’Etat franco-africain fonctionne toujours et Foccart est encore puissant. Nous arrêtons donc le plan suivant: la Côte d’Ivoire va nouer des relations diplomatiques avec l’Afrique du Sud en échange de l’engagement de Pretoria de libérer Nelson Mandela. Cette reconnaissance officielle, à rebours des appels au boycott de l’Organisation de l’Union Africaine, sera officialisée lors d’une visite d’Etat du président sud-africain à Yamassoukro. Félix Houphouët-Boigny annoncera la libération prochaine de Mandela à la veille du débat télévisé entre Chirac et Fabius en rendant hommage au maire de Paris pour avoir initié et parrainé les négociations secrètes entre la Côte d’Ivoire et l’Afrique du Sud, ce qui permettra à Chirac de moucher Fabius.

Malheureusement, cette tentative fut un échec. Chaque jour, les exigences protocolaires des sud-africains se font plus exorbitantes. Ils veulent des kilomètres de tapis rouge, leur hymne en afrikaans chanté en choeur dans les rue de Yamassoukro… Aussi, ils reviennent sur leur promesse de libérer Mandela et affirment ne vouloir le faire « qu’à terme ». « Vous venez de perdre un allié » leur signifie Houphouët-Boigny. La libération de Mandela attendra malheureusement encore un peu et seule la phrase de Chirac traitant Fabius de « roquet » passera à la postérité lors de ce débat…

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