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Les poupées russes

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Les événements qui forment une vie sont rarement rangés dans des boîtes séparées. Ce sont plutôt des poupées russes. Depuis un voyage d’exploration, j’étais intrigué par l’Afrique du Sud. CdF Chimie me remet sur la piste du charbon sud-africain. Mon petit tour à Téhéran au sein de la délégation mozambicaine m’a permis de tisser des liens très forts avec les hauts responsables de Maputo. Encore une poupée qui va s’emboîter avec d’autres. Enfin, ma tentative de libérer Nelson Mandela pour Jacques Chirac ont fait de moi un missi dominici en dehors du champ d’action traditionnel. Une autre poupée russe qui porte de belles promesses d’avenir.

Le carnet d’adresses que j’ai constitué en Afrique du Sud au début des années 80 a fait de mois un des français les mieux connectés au pays de l’apartheid. Très vite, je fais tout ce qui est dans mon pouvoir afin d’atteindre deux objectifs: la fin de ce crime contre l’humanité qu’est l’apartheid et un « atterrissage en douceur » pour que le triomphe sur la discrimination n’entraîne pas de nouveau drame. Nous -moi, ma famille, les miens – avions vu un million de Blancs jetés à la mer en 1962, c’est pourquoi je n’ai aucune difficulté à imaginer une fin dramatique au système ségrégationniste en Afrique du Sud.

Dès mon implantation en Afrique du Sud, j’ai établi des contacts aussi bien avec les officiels qu’avec le mouvement antiapartheid et ses alliés à l’étranger. Je dois d’ailleurs être l’unique personne à avoir été décorée à la fois par les tenants de l’apartheid et par Nelson Mandela. Pourtant, celui-ci savait bien que j’avais violé des sanctions imposées par l’ONU en vendant du pétrole au gouvernement de P.W Botha et que j’avais aidé des dizaines d’hommes d’affaires sud-africains à commercer avec des pays africains où j’avais mes entrées. Mais il savait également très bien que si je n’avais pas donné ces gages, jamais je n’aurais pénétré le coeur du système d’apartheid, là où les décisions se prennent. Je ne l’ai pas fait pour en tirer un avantage personnel.

Je me suis toujours dit que la citadelle de la suprématie blanche ne tomberait pas tant qu’elle serait assiégée par toute la région. Il fallait donc faire la paix en Afrique australe pour enlever aux partisans de l’apartheid le prétexte de leur enfermement. Une fois que les Blancs sud-africains allaient s’asseoir avec les responsables des pays voisins, comme les marxistes au pouvoir en Angola et au Mozambique, ils pouvaient difficilement justifier de ne pas en faire autant avec les Noirs chez eux. A l’arrivée, la paix en Afrique australe signée en décembre 1988 précède de 14 mois seulement la libération de Mandela en février 1990.

Dans la région, le Mozambique est un des pays qui m’attire le plus. Maputo a gardé le charme de l’ancien Lourenço Marques colonial: c’est un environnement latin, lusophone, à mille lieues de la rigidité des Afrikaners. J’y ai noué des relations d’affaires, notamment avec la société d’Etat mozambicaine pour le trading de pétrole.

Dès 1985, avec l’accord du président mozambicain Samora Michel, j’ai initié un dialogue entre le pays et l’Afrique du Sud pour trouver une solution au conflit armé entre le parti au pouvoir à Maputo (le Front de Libération du Mozambique – Frelimo) et la rébellion de la Résistance nationale du Mozambique (Renamo) soutenue par le régime de l’apartheid. J’organisais dans mon appartement parisien des rencontres entre le ministre mozambicain de la sécurité, Jacinto Veloso, et des diplomates sud-africains, voire le directeur de cabinet de Pik Botha, Glenn Babb. Le 19 octobre, le président mozambicain décède dans un accident d’avion. Il me revient d’informer Jacinto Veloso et je lui arrange immédiatement son retour à Maputo via un vol pour Johannesburg. Il doit départager les deux candidats à la succession, Marcelino dos Santos et Joaquim Chissano. Il me demande mon avis, je pense que, pour donner une chance à la paix, Chissano doit être élu. Il est sur la même longueur d’ondes. Chissano sera élu avec deux voix d’avance.

J’ai connu Joaquim Chissano lors de notre aventure commune à Téhéran. Président du Mozambique de 1986 à 2005, il est mon premier « grand frère » africain. Quelques temps après son accession au pouvoir, il me demande d’aller à la rencontre d’Afonso Dhlakama, le leader de la Renamo, pour sonder sa bonne foi quant à l’ouverture de négociations de paix. Je me rends très vite compte que celui-ci souffre de deux maux bien différents: atteint d’une extrême myopie, il porte des lunettes si inadaptées qu’elles lui procurent des maux de tête permanents, ce qui ne le rend pas aimable; aussi, il est persuadé d’agir au nom de Dieu. Il me semble sincère et disposé à faire la paix. Comme je le raconte à Chissano, Dhlakama me semble être un mélange entre Pancho Villa et Zapata, formule qu’il reprendra ensuite lors de son allocution au Parlement. Je lui suggère également d’inclure les sud-africains dans la négociation. La paix est en marche même si elle n’aboutira qu’en 1992.

A l’automne 1985, ma première tentative pour faire libérer Nelson Mandela avait échoué. Mais entre-temps, Jacques Chirac est arrivé à Matignon avec la volonté de faire de la France le catalyseur d’une solution pacifique en Afrique australe. Il me fait confiance et me laisse gérer mon agenda. Les présidents africains savent que je peux voir Chirac quand je le veux et que j’ai son oreille. Dès lors, ils me prêtent une grande attention.

La politique africaine de Chirac se résume en un nom: Foccart. Il lui fait une confiance absolue et ne rencontre pas un homme politique africain sans qu’il lui ait auparavant fait un point sur l’homme, la situation… Or, j’ai un accès direct à Foccart. Il m’introduit dans la France-Afrique, je lui sers de vecteur de puissance en Afrique australe et anglophone car il ne parle ni l’anglais ni le portugais. Il n’hésite jamais à passer un coup de fil pour moi et vice-versa. C’est du gagnant-gagnant.

Un soir, apr exemple, il m’appelle à minuit:

« Ollivier, j’ai besoin de vous. Cette nuit, il va y avoir un vote aux Nations Unies. On vient de déposer une motion condamnant la France à propos du statut de Mayotte. Il me faut un pays africain non lié à la France qui vote contre cette condamnation. Avez-vous une idée?

– Je peux appeler le président Chissano. »

C’est ainsi que le Mozambique sera la seule voix africaine à voter contre la motion de l’ONU. Foccart me revaudra cela, lui qui prend toujours soin de rester créditeur auprès de tout le monde.

 

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