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Echanges de prisonniers

dutoit

Ce jour pluvieux de novembre 1986, Jacques Chirac se prépare à recevoir le président sud-africain P.W Botha dans moins de 3 semaines. Le premier ministre prend le risque énorme de déjeuner avec l’homme qui a instauré l’état d’urgence dans les townships noirs sud-africains afin de donner une chance à mon plan de paix pour l’Afrique australe. Comme souvent, les choses ne se passèrent pas comme prévu… 

Chirac sait ce qu’il fait mais il ne peut pas le dire. L’idée est d’entreprendre ensuite un travail de médiateur pour pacifier la région, théâtre de nombreux conflits de substitution de la guerre froide, et ensuite obtenir la libération de Nelson Mandela pour enclencher la fin de l’apartheid.

A 3 semaines de la rencontre, il me fait venir dans son bureau et m’annonce qu’il faut tout annuler. « Le président Sassou Nguesso nous a fait savoir qu’il n’assisterait pas au sommet franco-africain de Lomé si je recevais Botha. Je ne peux pas prendre le risque d’un boycott de sa part ». Je convainc Foccart d’appeler Sassou Nguesso pour lui expliquer le vrai but de la visite de P.W Botha, à savoir changer la donne en Afrique australe et ensuite faire disparaître l’apartheid, et non lui accorder notre soutien; mais le président congolais se montre inflexible. On me charge donc de « démonter » le voyage du président sud-africain. Une humiliation pour moi. Tous mes espoirs de percée diplomatiques sont anéantis, de même que la confiance que j’ai construite avec mes partenaires sud-africains.

L’intransigeance de Sassou Nguesso m’a plu, c’est pourquoi je me mets en tête de le rencontrer, ce que j’arrive très rapidement à faire grâce à mes contacts chez Elf. Le Congo est pur et dur dans son rejet de l’apartheid: il n’y a aucun représentant commercial du régime sud-africain, les avions de ligne du pays de l’apartheid ont l’interdiction d’y faire escale… Et pourtant, j’arrive à convaincre le président congolais de revenir le voir avec les premières personnalités officielles sud-africaines à fouler le sol congolais.

Je choisis les deux émissaires, Robert Du Plooy, ambassadeur à Paris, et Glenn Babb, conseiller de Pik Botha, car ils sont parfaitement francophones et ont une grande expérience. J’insiste pour refuser toute escorte de sécurité. Le président Sassou Nguesso les met immédiatement à l’aise, la discussion se passe bien. Il me demande ce qu’ils souhaitent dîner, je lui répond « de la nourriture africaine, puisqu’ils se disent africains blancs ». Les hôtes leur servent donc tortue, iguane et crickets et je vois donc mes blancs sud-africains avalant des insectes amers (la tête ne doit pas être mangée, ce qu’ils ne savaient pas) pour plaire au chef d’Etat du Congo…

Ce rendez-vous est un succès et Sassou Nguesso accepte de s’impliquer dans la recherche d’une solution négociée. Il envoie ensuite sa propre délégation à Pretoria porter un message écrit au président sud-africain affirmant que les blancs d’Afrique du Sud sont chez eux sur le continent africain mais que Mandela doit être libéré et le régime changer de nature. Le Congo se dit prêt à les aider dans les futures négociations. Mission accomplie, nous quittons l’Afrique du Sud.

Mon amitié pour Denis Sassou Nguesso date de ce moment. J’ai découvert un dirigeant déterminé, courageux mais aussi capable de voir loin. Je lui ai proposé le rôle dont il rêvait, celui de faiseur de paix sur un échiquier plus grand que celui du Congo. Il va devenir le pivot de la négociation en Afrique australe. Un bon demi-siècle plus tard, nous sommes toujours des amis très proches.

Je subis tout de même les foudres de Pik Botha, le ministre des affaires étrangères, pour le fiasco de la visite de P.W Botha en France. Je lui propose donc de leur ramener le capitaine Wynand Du Toit pour me rattraper. A vrai dire, je n’ai jamais mis les pieds en Angola, où le capitaine est détenu, mais je compte sur mes amis mozambicains pour m’aider. Cette libération est très importante car P.W Botha a lié la libération de Mandela à celle de Du Toit.

Le président mozambicain Chissano et son ministre Jacinto Veloso m’introduisent auprès de leurs homologues angolais. J’explique au président Dos Santos ma vision de la situation en Afrique du Sud et notamment le clivage entre militaires, qui vivent bien plus au contact de la population noire, et diplomates au sujet de l’apartheid. Je lui suggère donc de nouer des liens privilégiés avec l’armée sud-africaine et, pour cela, de leur donner un gage de bonne volonté: Wynand Du Toit. Selon moi, si l’Angola libère le capitaine, P.W Botha sera obligé de libérer Mandela. Peu à peu, mon plan se met en place…

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