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La grande bataille reste à venir

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Avant de quitter l’Angola, j’insiste pour rencontrer le capitaine Du Toit. Il me faut témoigner en Afrique du Sud du fait qu’il est toujours vivant et bien traité. Malgré le fait que l’officier sud-africain n’ait eu que très peu de visiteurs depuis son incarcération (la Croix-Rouge et le pasteur et sénateur américain Jesse Jackson), Eduardo Dos Santos accepte. 

Il est toujours assez indécent de rencontrer un prisonnier. Le risque est immense de soulever son espoir avant de le faire retomber de plus haut. Je me montre donc très prudent. Quant au capitaine, il se méfie naturellement. Comme tout soldat d’élite, il ne révèle rien pour mieux étudier son vis-à-vis. Mais 21 mois de détention l’ont considérablement affaibli. Vers la fin de notre entretien, son ton change et il me demande de transmettre une lettre à sa femme. J’accepte et lui dis de garder mon stylo comme un souvenir de ma visite. Il manque de craquer. Cet homme barbu à la carrure de Victor Matfield me souffle: « S’il vous plait, dites à mes gens en Afrique du Sud qu’il faut qu’ils me sortent d’ici. »

Ainsi débutent les 7 mois les plus fous de ma vie. Je cherche tout d’abord à impliquer le maximum de parties afin que l’entreprise soit trop importante pour que l’on prenne le risque de la faire échouer. Toujours avec la complicité amicale de Michel Roussin, je retourne voir Chirac et lui dit: « Je peux obtenir la libération de Pierre-André Albertini. Qu’est-ce que la France serait prête à donner en échange à l’Afrique du Sud? »

Je fais mon marché, je multiplie les rencontres: en Afrique du Sud, en Angola, côté gouvernemental comme côté rebelle, dans le bantoustan du Ciskei, auprès de la SWAPO, le mouvement indépendantiste namibien, et me rends aussi aux Pays-Bas qui essayent de récupérer Klaas de Jonge, leur anthropologue bloqué à l’ambassade. Bien sûr, rien de doit se savoir, sachant que les pays concernés sont en guerre les uns contre les autres.

Je monte ma propre infrastructure. A l’époque, il était presque impossible d’appeler d’un pays d’Afrique australe à l’autre. J’ai donc monté mon propre central téléphonique dans mon bureau parisien où mon collaborateur Nicolas Pinel a  campé 7 mois durant quasiment 24/7 pour assurer la veille. Je pouvais l’appeler à n’importe quel instant d’un pays d’Afrique australe et il devait me connecter à quelqu’un d’autres dans la région ou ailleurs dans le monde.

A cause des différents boycotts et tensions, les liaisons aériennes étaient très compliquées entre certains pays. Par exemple, si je voulais aller de Brazzaville à Johannesburg, il me fallait passer par Paris. Il me fallait donc ma propre flotte d’avions. Les autorités sud-africaines ont donc mis à ma disposition plusieurs appareils et pilotes pendant 7 mois. Je ne m’ennuyais pas, il fallait préparer les plans de vol, les droits d’atterrissages, de survol, les escales de ravitaillement en survol… Aussi, il m’a fallu soigner et préparer les prisonniers de guerre devant être libérés, préparer leurs déplacements, etc. Or, mis à part Nicolas Pinel, je n’avais qu’un seul assistant, Bernard Vinet, qui m’a été d’une grande aide.

L’Angola a été le noeud du problème. Quand j’ai revu le président Dos Santos pour reparler de la libération du capitaine Du Toit, il m’a remis une liste de 15 prisonniers de guerre. « Je veux qu’un maximum de prisonniers soient libérés, mais ces quinze-là j’y tiens absolument. » Or, quand je me rends ensuite à Jamba, « capitale » de la rébellion, 3 de ces 15 prisonniers me disent qu’ils refusent de rentrer à Luanda! L’un d’eux, un médecin, me dit: « Je suis très bien ici! Je travaille à l’hôpital et, surtout, j’ai trouvé une femme. Nous nous sommes mariés et avons 4 enfants. Je reste où je suis. » Allez expliquer ça au président angolais…

J’ai dû aller à Jamba une bonne dizaine de fois. Quand le chef des indépendantistes approchait, le silence s’abattait. Savimbi était craint, brillant, charismatique. Il parlait 5 langues et avait un don pour gagner la confiance de ses interlocuteurs. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert la cruauté d’un « chef » qui tuait les femmes et les enfants de ses rivaux et qui n’a pas hésité à replonger le pays dans 10 années de guerre civile supplémentaire encore plus meurtrières parce qu’il n’avait pas voulu reconnaître les résultats des élections supervisées par l’ONU qu’il réclamait depuis des années.

Si j’ai réussi à le faire céder dans l’échange de prisonniers, c’est en organisant pour lui un voyage en France. Il était persuadé que je tirais les ficelles de la politique africaine française et ne voulait pas se mettre Paris à dos. J’ai réussi à inviter de nombreuses personnalités à un dîner secrets autour de lui à Matignon: le ministre de la défense, François Léotard, Rusty Evans, un grand diplomate sud-africain, le général Niels von Tonder, chef du service action du renseignement militaire de Pretoria. Le soft power de Paris et la force brute sud-africaine l’ont fait plier mais il m’en a voulu et, après l’échange de prisonniers, je ne l’ai plus jamais revu.

Le 7 septembre 1987, je me retrouve sur le tarmac de l’aéroport de Maputo. Il est presque minuit. Les 138 prisonniers de guerre volent tous vers la liberté. Je suis seul dans la nuit noire. L’Afrique du Sud va récupérer le capitaine Du Toit. La France va récupérer son coopérant anti-apartheid, Pierre-André Albertini, et Klaas de Jong est en route vers son pays, les Pays-Bas. Moi, on m’a oublié là.

J’aperçois un petit bimoteur sur le point de décoller. Je cours sur la piste en gesticulant comme un naufragé. « S’il vous plaît, pouvez-vous me prendre en stop? – Nous allons à Port Elisabeth.  – Ca me va, tant que c’est en Afrique du Sud! » C’est ainsi que vers 2 heures du matin, j’arrive à Port Elisabeth, d’où je parviens à rallier Le Cap dans la nuit. Après un trop court repos, je me rends dans le hall de l’hôtel Mount Nelson où je vois à la télévision les scènes du retour de Wynand Du Toit, sa réception par le président P.W Botha, et surtout l’intense propagande mise en oeuvre par le régime. J’apprends également que le président va organiser dans la grande salle à manger de l’hôtel un déjeuner avec une cinquantaine d’hommes d’affaires. N’écoutant que mon orgueil blessé, je fais irruption et me pose devant P.W Botha. « Ah, vous êtes là? » me dit-il, mal à l’aise, puis, se tournant vers ses hôtes, il leur déclare: « Voici l’homme qui a permis la libération du capitaine Du Toit. » Je repars, pas mécontent de mon effet.

Quand Pik Botha est informé de ma présence au Cap, il demande au président de me recevoir et me remercier plus formellement. Dans son vaste bureau, P.W Botha s’avance vers moi et me pointe du doigt: « Mes gens m’ont demandé de vous remercier. Alors je vous remercie. Je l’ai fait. Maintenant, au revoir! » Sur ces aimables paroles, nous nous quittons.

Bien que je lui aie ramené le capitaine Du Toit, il voit en moi un ennemi intérieur: un allié dangereux des verligte, les libéraux « éclairés » qui veulent négocier une sortie de l’apartheid. P.W Botha ne s’est pas trompé. L’échange de prisonniers a bien été le début des hostilités entre nous. Car la grande bataille, celle pour la libération de Mandela, restait à venir.

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