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Le pacte du Kalahari

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La libération des otages me vaut les honneurs des chaînes de télévision qui me présentent tantôt comme le porteur d’attaché-case du représentant de la France, Fernand Wibaux, tantôt comme « un mystérieux homme d’affaires français », un terme qui me gêne. Cependant, je tourne très vite la page. En effet, tout reste encore à faire: les pays concernés sont toujours en guerre, des gens meurent tous les jours et la fin négociée de l’apartheid est encore une chimère.

L’effervescence passée, je dresse un bilan d’étape. Bien sûr, il y a la satisfaction d’avoir obtenu la libération de ces hommes dont la vie interrompue peut à présent reprendre, d’avoir su arbitrer des intérêts a priori irréconciliables et de s’être imposé comme interlocuteur fiable. Mais mon ambition est bien plus importante. Les différentes parties me parlent mais continuent de s’ignorer mutuellement ou de communiquer entre eux par des actes de guerre. Il me faut donc me rendre dispensable en mettant les uns et les autres en prise directe les uns avec les autres. En d’autres termes, que je travaille à ma perte.

Je propose donc aux Sud-Africains une nouvelle « idée folle »: réunir en « conclave » dans le plus grand secret et sans ordre du jour les personnages clefs ayant participé à l’échange de prisonniers afin qu’ils se connaissent et qu’ils se parlent.

Je fixe plusieurs conditions: il faut que cela se déroule en Afrique du Sud car le fait de venir dans le pays de l’apartheid sera un gage de confiance de la part de représentants d’Etats voisins, tous plus ou moins en guerre contre Pretoria. Aussi, il ne doit pas y avoir d’agenda, tout doit être fait de façon totalement informelle. Enfin, j’inviterai également des amis vivant ailleurs pouvant être pris à témoin. Au regard de toutes ces conditions, je propose un relais de chasse assez rudimentaire dans le désert du Kalahari. Un lieu discret, facile à sécuriser, loin de loin, idéal pour brouiller les pistes et faire en sorte que la rencontre ne s’ébruite pas.

La France sera représentée par Jean-Christophe Mitterrand. En effet, les élections de 1988 ont mis fin à la cohabitation et j’ai réussi, avec l’aide de Jacques Foccard, à convaincre Chirac de transmettre ces dossiers à ses successeurs. Foccard ayant bâti une relation de confiance avec le fils du président Mitterrand, il m’arrange un rendez-vous dans son bureau afin que je lui expose mes plans pour l’Afrique australe. Très rapidement, il m’offre le soutien de la nouvelle majorité socialiste et je deviens donc un missi dominici multicartes.

Jean-Christophe Mitterrand se retrouve donc dans le Kalahari aux côtés de Jeanny Lorgeoux, député socialiste très actif dans les questions sud-africaines, un membre des services secrets français, un ancien responsable des services allemands, Dieter Holzer, Max Strauss, le fils du défunt ministre-président de Bavière et Léon Amon, le fils du président ivoirien, pour les pays non impliqués dans les conflits en Afrique australe.

Parmi les pays en guerre contre le régime de l’apartheid, il y a le ministre angolais du pétrole, Desiderio da Costa et mon ami mozambicain Jacinto Veloso. Enfin, les sud-africains sont représentés par le ministre Pik Botha et le fidèle Rusty Evans, ainsi qu’avec de haut gradés de l’armée comme le général van Tonder et deux membres du Broederbond, la « ligue des frères afrikaners ».

Pendant trois jours, partageant des chambres spartiates et des grillades autour d’un barbecue, tous ces gens ont parlé d’égal à égal de tout et de rien. Je garde notamment en mémoire la nuit où Pik, formidable acteur, a jeté les osselets pour lire l’avenir: Le Mozambique connaîtra un fulgurant essor économique, dans lequel Jacinto Veloso jouera un rôle important. En Angola, qui va en finir avec la guerre, Desiderio da Costa gardera la confiance absolue de son président. Et, bien sûr, Jean-Yves continuera de faire des miracles tous les jours… » Nous avons tous ri de bon coeur.

Nous avons conclu un pacte de soutien informel qui reposait sur quelques principes simples: nous voulions la paix dans la région et la fin de la discrimination raciale en Afrique du Sud, sans règlements de comptes; nous voulions que l’Afrique soit le moteur et le conducteur du changement; enfin, nous étions convaincus que l’émergence d’une nouvelle Afrique du Sud passerait par la libération de Nelson Mandela. C’est dans le Kalahari que j’ai trouvé l’expression pour désigner ce que nous étions en train de faire: un « complot pour la paix », plot for peace.

 

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